"Fais tes cartons, Josiane."

Josiane entretien de travail

Une fois n'est pas coutume, nous allons vous proposer un article qui pourrait paraître dans un futur très proche puisque nous sommes sur le point d'adopter avec un entrain formidable les ordonnances du gouvernement. Nous avons donc simulé un entretien entre une employée (Josiane) et son patron dans une PME privée à l'issue de ces merveilleuses avancées sociales. Toute future conversation ayant une quelconque ressemblance avec ce qui suit ne sera que pur hasard...

Josiane se fait une joie d'avoir un entretien

- Bonjour, patron.

- Dis-moi Josiane, ça fait quoi... Une petite dizaine d'années que tu es parmi nous ?

- 27 ans en fait. J'étais là avant vous.

- Oui, bon, on va pas chipoter, on n'est plus à ça près de toutes facons.

- Je ne suis pas débordante d'enthousiasme avec les nouveaux accords d'entreprise c'est pour ça que vous m'avez convoquée ?

- Pas tout à fait. Il est vrai que tu n'es pas la seule à éprouver de la réticence : accepter les baisses de salaires de 20% et le passage aux 45 heures par semaine demandent un petit effort. Quoiqu'il en soit vous n'avez pas le choix puisque même votre contrat de travail ne peut s'y opposer.
Admets que dans le contexte actuel, cela nous offre un véritable avantage concurrentiel et tu verras que tout le monde va s'aligner donc autant prendre de l'avance !

- Mais si c'est pas pour ça, qu'est-ce que je fais ici ?

- Alors on a étudié ta situation avec Lambert et on s'est dit qu'on allait se passer de tes services.

- Ah ? Je suis virée alors ?

- On peut le voir comme ça. Mais tu sais très bien que ça nous touche et qu'on n'aime jamais annoncer ce genre de nouvelles donc c'est mieux que tu l'acceptes tacitement. Je pense que tu t'effaceras devant cette nécessité de "lâcher du lest".

- Mais Lambert, au fait ? C'est pas un syndicaliste et même pas un délégué du personnel. Il est arrivé l'année dernière et il n'a jamais été élu, non ?

- Ah, Josiane. Tu n'as pas bien lu les modifications du Code du Travail : il n'y a plus besoin de toutes ces fadaises. J'ai choisi Lambert parce que c'est un opportuniste servile et qu'il convenait parfaitement à la situation. Et puis, entre nous, ta tête ne lui revient pas donc la décision était assez évidente.

- C'est parce que je n'étais pas volontaire pour travailler le dimanche ?

- Entre autres mais je ne peux pas le dire sinon on m'accuserait de discrimination.

- Je suis mère célibataire avec trois enfants, c'est vrai que j'aurais dû engager une nounou pour le week-end. C'est ma faute, je le reconnais.

- Tu es une grande fille maintenant, cache tes larmes de joie que je vois poindre.

- Excusez-moi, tant d'émotions... Il y a quelque chose qui m'échappe : la société a fait des bénéfices pourtant cette année, non ?

- Hé bien, oui à vrai dire. Mais ça n'a jamais été un frein pour le licenciement et c'était loin d'être une préoccupation du gouvernement. Tu sais, la somme d'argent reversée aux actionnaires augmente chaque année et il n'y a pas de limite à cette saine prédation... C'est bien légitime.

- C'est vrai que ce sont eux qui font les plus grands sacrifices, j'avais oublié.

- Exactement. Ces actionnaires sont ceux qui prennent les risques ! Il faut les comprendre : c'est un engagement qui demande beaucoup de courage et qui doit être récompensé. C'est d'eux que provient le ruissellement qui te permet de te nourrir de leurs miettes : tu devrais t'en réjouir.

- Je me demande quand même : nous qui produisons tout ici, cela ne mérite pas de récompense ?

- Hé, ho ! Tu as eu des tickets-resto, estimes-toi heureuse, certains n'ont rien du tout. Tu ne vas tout de même pas remettre en question les préconisations de Pierre Gattaz qui a obtenu un succès retentissant avec le CICE ! Il faut faire confiance à "ceux qui réussissent"...

- Une chose m'inquiète : comment vous allez faire sans moi ? Vous perdrez toute l'expertise que j'ai accumulé pendant des années...

- On trouvera toujours quelqu'un qui se débrouillera. Personne n'est irremplaçable, tu le sais bien. Et puis la qualité, c'est bien le dernier de nos soucis : tant qu'on réduit les coûts et que le produit se vend, pourquoi perdre du temps à essayer de fidéliser le client ?
Donc pour l'instant on réfléchit à deux possibilités : soit on répartira ta charge de travail sur tes collègues, soit on embauchera un débutant en CDD.

- En CDD ? C'est sur un temps limité et pourtant après vous serez obligé de le convertir en CDI. Donc quel intérêt ?

- Encore une subtilité qui t'échappe, Josiane. Non seulement la durée des CDD pourra être étendue dans les accords de branche mais il y a mieux : plus de limite de renouvellements, elle est pas belle la vie ?
Personnellement, je trouve que c'est une idée de génie machiavélique. J'appelle ça le CDRI : Contrat à Durée de Renouvellement Indéterminé. Ils sont balèzes, tout de même.

- Étrange... J'avais pourtant vu des experts à "C dans l'air", des professeurs qui nous expliquaient que la meilleure solution c'était de faire confiance à Macron. Comment c'est possible ?

- Ah, quelle touchante naïveté. C'est possible parce que ce sont toujours les mêmes sur différentes émissions, tu n'as pas remarqué ? Sont-ils taquins ces médias donneurs de leçons...
Ils sont professeurs, c'est vrai, mais ils oublient souvent les sous-titres car ils siègent aux conseils d'administration de banques ou de grands groupes industriels. Ça ferait limite conflit d'intérêts si les gens le savaient. Mais rien de grave, rassures-toi.

- Oui rien de grave, je ne fais juste que perdre mon emploi, pas de quoi m'inquiéter...

- Tu vas rebondir ! Regarde ils l'annoncent partout, c'est la reprise !

- J'ai 52 ans et il y a de moins en moins de travail pour les seniors donc mon avenir s'annonce radieux.

- Voilà ! J'aime ton attitude positive Josiane. Tu mériterais presque qu'on te garde.
Seulement les ordonnances vont supprimer le compte pénibilité pour 4 facteurs dont justement cette exposition aux produits chimiques que tu as inhalés pendant toute ta carrière. Faudrait pas que tu nous claques entre les doigts.
Avec les prolongations sur les années de cotisation pour la retraite grâce aux gouvernements précédents, il ne te reste qu'un peu plus d'une décennie à tenir. Ça va le faire, tu verras.
A moins que sur sa lancée Macron n'y rajoute sa patte "sociale", vu que Gattaz a annoncé que tout ça n'était qu'une première étape... D'ailleurs, pour la mise en application, on te laisse le choix : il y a la manière douce et la manière forte.

- C'est à dire ?

- Tu peux nous donner ta lettre de démission, ce serait le moins douloureux pour tout le monde.

- Donc ça c'est la manière douce ? Et si vous me forcez à faire ça, qu'est-ce qui m'empêchera de vous attaquer aux Prud’hommes ?

- C'est la manière forte mais vas-y ne te gêne pas ! Conseil amical, ne tardes pas trop : il y a encore dix ans, tu pouvais contester ton licenciement 30 ans après. Les mesures des gouvernements libéraux qui se sont succédés jusqu'à cette apogée ont remédié à cela : le délai a été magistralement raboté à une seule année. Tic-tac, tic-tac.

- Vous n'avez pas le droit de faire ça quand même ?

- Détrompes-toi Josiane, le licenciement abusif existe toujours mais les indemnités prud’homales sont plafonnées.

- Ils ont pensé à tout. Et dans les faits, ça veut dire quoi en fait ?

- Qu'on a déjà prévu le budget pour te mettre à la porte au cas où tu refuserais ta démission "volontaire".

- Je commence à comprendre l'intérêt que vous portiez à Macron et les promesses d'améliorations sociales pour nous tous.

- Disons que si tu ne veux pas pénaliser la société financièrement... C'est surtout tes collègues de travail que tu mettrais en danger par un acte inconsidéré, la solution est évidente non ?

- En y réfléchissant bien, cela ressemble étrangement à du chantage. Mais tel que je vous connais, je sais que vous faites cela pour le bien de tous.

- Tu es perspicace, je suis étonné, ça fait plaisir. Tu sais, quand on est aussi intelligent que moi, c'est parfois difficile de me mettre à votre niveau.
Et puis avec la cadence infernale qu'on va imposer à tous les autres, tu aurais fatalement fait un burn-out !

- Oui, c'est vrai, je devrais vous remercier de vous inquiéter de ma santé. Comme dirait le sociopathe Ruffin : "Merci patron !".

- Non, c'est nous qui te "remercions".
Ah oui, j'allais oublier : inutile de préparer un pot d'adieu, c'est une perte de temps inutile car nous avons des délais à tenir. La bise suffira.

- Pour vous aussi ?

- Fais tes cartons, Josiane...

Josiane et ses cartons

C'est en réalisant cette simulation criante de réalisme que nous nous posons aujourd'hui la question d'avoir certains remords par rapport à ce qui a pu sembler être un soutien tacite à la politique de Macron.
Et si nous avions avertis nos concitoyens des conséquences de telles décisions qui n'étaient pourtant pas la priorité des chefs d'entreprises pour l'embauche ?
Et si nous avions présenté les programmes avec un minimum de neutralité au lieu de faire de la mousse avec les affaires Fillon ?
Et si nous avions fait notre travail de journalistes politiques ?
Et si nous avions été honnêtes tout simplement ?
Et si...

Et puis non en fait ! Continuons sur notre lancée sans aucune remise en question, c'est mieux pour tout le monde ainsi.
Vous n'êtes pas persuadés ? Faites-nous confiance...

A propos de lefiragot 31 Articles
L'auteur de cet article n'assume aucun de ses propos. C'est donc dans un souci d'anonymat paranoïaque que le Firagot prend la responsabilité de le publier malgré les foudres des oligarques détenteurs de 90% des médias. Cessez de gober : mâchez bien, recrachez si besoin. Indispensable pour votre intellect et l'intérêt général.

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